Le cinéma, c’est mieux que la vie.

Ce matin, il fait beau sur Paris. J’enfourche mon vélo, direction la Cité Internationale des Arts, derrière le village Saint Paul. Je me trompe de bâtiment, tente d’expliquer au gardien du Mémorial de la Shoah que j’ai rendez-vous avec Pierre Seinturier, ressors, franchis la bonne porte et monte les quatre étages jusqu’à son atelier baigné de soleil. À nos pieds, la Seine est marron et s’étire comme un ruban en bouillonnant.

ImageDepuis le salon de Montrouge, jusqu’à sa récente exposition à la galerie Vallois, je regarde de près le travail de Pierre, à tel point que j’avais déjà l’impression de le connaître quand il a ouvert la porte. Il me propose un café, referme le tome IV d’Harry Potter, qu’il relit pour la x-ième fois, me tend un tas de Moleskine noircis de dessins. Carnets de voyage en solitaire, réalisés, depuis son atelier à travers des États-Unis fantasmés, ils fourmillent de personnages en blue jeans, et parés de gros seins pour les filles, de flingues pour les mecs, de paquets de cigarettes mous pour tous.

ImageComme un de ces explorateurs de la Renaissance qu’il admire tant, Pierre Seinturier parcourt en rêve une Amérique qui n’existe que dans sa tête. D’ailleurs, il est allé aux États-Unis, et a été très déçu du voyage.

ImageLa référence au cinéma est évidente, on l’évoque. Il n’a pas aimé The Big Lebovski, mais est d’accord avec moi sur Duel, les Affranchis et Thelma et Louise. Il me conseille Les nerfs à vif et Buffalo 66.

Ses dessins ont intégré l’histoire des road movies, qui sont eux même une interprétation subjective de l’American Way of Life. Traduction visuelle des clichés répandus par les médias, digérés à nouveau par son esprit européen son œuvre parvient à rester fraiche et poétique, et à finalement se jouer des clichés. Les scènes qu’il imagine sont un récit doublement rapporté, auquel il ajoute une légende. Ce n’est ni tout à fait un titre, ni tout à fait une description, mais des phrases qui ajoutent une dimension ironique ou cynique et même parfois sordide à l’image.

ImageChez Seinturier, ce qui m’a plu, c’est l’évident plaisir qu’il prend à dessiner. Œuvrant en solitaire, avec sa propre banque d’images qu’il garde en tête, il ne travaille ni d’après photo, ni d’après la réalité. Tout l’inspire, mais ce qui compte au final, c’est l’acte jouissif de dessiner, la liberté que cela lui confère. Du décalage entre la réalité et ses images mentales, nait une forme plastique, qui comble l’écart avec bonheur. Même si parfois, comme il le dit si simplement « ça se passe mal », même si ce n’est pas évident et l’image n’advient pas d’elle même, dans sa bouche, dessiner avait l’air si naturel. Plus je rencontre d’artistes, plus je vais vers cet enthousiasme de la jeunesse à créer, à s’émerveiller d’en vivre et à vouloir chercher encore.

Le cinéma c’est mieux que la vie, et la peinture encore plus.

Unlimited

L’année dernière, à la soirée de clôture du Salon de Montrouge, une installation vidéo avait attiré mon œil. Non seulement, elle sortait clairement du lot, mais en plus de cela, elle semblait n’appartenir à aucun courant, ne relever d’aucun discours préfabriqué sur l’art contemporain. Elle faisait appel à nos sens. Et en plus, elle me disait quelque chose. Je me suis donc exclamée : Ah mais c’est génial ça ! Je connais !

Dans mon dos, un grand brun ténébreux m’a répondu.

–  Ah bon ? Mais où avez-vous déjà vu cela ?

– Bonsoir, mais, enfin, mais, je ne sais plus bon dieu ! Je crois me souvenir que c’était à une soirée carte blanche à Xavier Veilhan au Tokyo Art Club.

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Ni une, ni deux, il s’agissait évidemment de l’artiste, Guillaume Delaperriere de son petit nom, et il avait bel et bien diffusé ses vidéos sur 4 écrans synchronisés. Mon amie Myriam Ben Salah qui travaille au Palais de Tokyo avait donné carte blanche à Xavier Veilhan, qui avait invité Guillaume Delaperriere à présenter ses créations vidéo.

Depuis, je suis allée le voir plusieurs fois dans son atelier.

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Guidé par le son avant tout – il vient de l’univers musical et a longtemps réalisé des clips et collaboré avec Air, Phoenix – il opère comme un chef d’orchestre. Piochant des sons dans des vidéos musicales ou non (des extraits de live de Michael Jackson, ou d’un morceau classique, des crissements de pneus d’une voiture dans une course poursuite tirée d’une série TV), en fait des boucles hypnotiques qu’il insère dans une installation vidéo sur quatre écrans. Chaque écran diffuse alors un « sample » à la fois visuel et audio, et la totalité de l’installation produit une harmonie nouvelle et entêtante.

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Extrait de Dharavi Orchestra.

S’il utilisait au début des images trouvées sur le Net ou extraites de documentaires, séries, etc. , il filme dorénavant ses propres images sonores. Après une immersion totale au Portugal qui donna le fascinant Lisboa Orchestra, il a découvert l’Inde (Bombay), où il a filmé des hommes au travail. A partir des images qu’il y a tournées, il a créé l’installation Dharavi Orchestra. Les séquences avec le potier marchant autour de son pot selon un savoir-faire ancestral, sont magnifiques à la fois par leur signification sociale et leur plasticité même. Les sons de la ville, des gestes répétitifs, nous emportent, de la même façon qu’on se sent emporté par les flux humains, d’odeurs et de circulation dans ce pays envoûtant.

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Extrait de Dharavi Orchestra.

Guillaume Delaperriere cherche les points de tension liés au son, les thèmes qui reviennent. Il s’intéresse au découpage cyclique du temps en musique appliqué à l’image. L’idée de la boucle revient avec l’image du potier tournant autour de la jarre, de la voiture qui dérape à 360°. Elle nous entraine dans une valse à mille temps, « unlimited », comme dans la vidéo Drums Unlimited. L’hypnose permet de quitter le temps, de le séquencer, le répéter, de créer un cycle. La perception d’une boucle sonore et visuelle qui revient se modifie à mesure de sa multiplication et chaque retour d’une séquence provoque chez le spectateur un sentiment différent et renouvelé.

Guillaume Delaperriere, à travers sa démarche résolument artistique, raconte des histoires en musique et en images, confronte les temporalités pour créer du sens et démontre ainsi le pouvoir infini de la musique en tant que matière plastique.

Les rivages heureux

Borgarnes, 2009

Lola REBOUD, Borgarnes, 2009

Mardi, j’ai rendu visite à la photographe Lola Reboud dans son atelier. À vrai dire, c’est plutôt son bureau, caché au fond d’une charmante allée pavée du XXème arrondissement. Parce que pour ses shootings, c’est ailleurs que ça se passe. Cette jeune femme qui a grandi à Marseille a la bougeotte : des études à Cergy (Beaux Arts) et Paris (les Arts Déco), un an à New York, un an à Tanger, trois mois au Japon, et de longs et réguliers séjours en Islande (2 îles ) dont elle est tombée amoureuse de la lumière, à toutes les saisons ! Elle aime partir pour mieux revenir, rencontrer ces lumières et des attitudes, prendre le temps d’apprécier une autre culture et de s’en imprégner. Bref une globe trotteuse comme on les aime.

La source (Akchour), septembre 2011

Lola REBOUD, La source (Akchour), septembre 2011

Ici et ailleurs, elle prend en photo des jeunes qui vaquent à leurs occupations, souvent au bord de l’eau. Elle ne m’en a pas parlé directement mais dans tous ses clichés, cela revient : il peut s’agir d’un fleuve (la Seine), d’une source au Maroc, d’un bain ritualisé (Onsen) au Japon, des calanques à Marseille, ou encore de l’humidité des steppes islandaises, l’eau est toujours présente, source de vie et d’activité. Les lieux ont souvent chez elle une double signification. Une colline verdoyante est en fait le fameux volcan qui avait immobilisé l’espace aérien européen pendant un mois, un parking fût jadis un haut lieu des mythologies vikings, sur les bords de Seine, des jeunes flirtent là où Louis XIV allait rejoindre sa maîtresse la marquise de Montespan. La topographie, les cartes, le dessin du lieu sont chez elle des préoccupations centrales dans lesquelles elle puise pour des projets en collaboration avec par exemple des géographes pour créer des foulards imprimés de cartes très créatives. J’aime bien ce fil directeur et cette double lecture qu’on peut faire de son travail.

Août 2012

Lola REBOUD, Août, 2012

Toutes les deux, on a beaucoup parlé de tirages, de variations de teintes, de saturation de la couleur (qu’elle fuit), de la difficulté de rendre le vert en tirage numérique. Elle m’a montré ses tirages d’expo, des photos à vendre, des éditions sur plusieurs papiers différents, des épreuves de lecture. Elle s’est fait l’oeil en regardant la peinture, auprès de photographes, à l’agence Magnum, mais aussi avec les laboratoires photo. Elle les a écoutés, a comparé, a exercé sa vision et ses choix. On s’est posé la question du format aussi. Elle tire des photos pour les plus grands formats en 80cm par 80cm mais apprécie aussi les petits tirages ou polaroids ou A4 plus intimes, qu’on peut transporter partout et peut exposer en ligne pour mieux les faire dialoguer.

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Et puis on s’est demandé toutes les deux, si on préférait galérer un peu mais faire ce qu’on aimait tout en acceptant quelques commandes moins séduisantes pour vivre, et comment on pouvait trouver notre compte dans ce genre de travail. Entreprenante, voyageuse, parfois un peu désabusée, mais connectée et créative, c’est le portrait d’une génération qui s’affine dans toute ces interviews !

Tanger, août 2011

Lola REBOUD, Tanger, août 2011