Un tableau

Plutôt que de nous pencher sur la personnalité d’un artiste, je vous propose aujourd’hui d’analyser une œuvre en profondeur.

Pour inaugurer cette nouvelle rubrique du blog, nous retrouvons une artiste que vous avez déjà découverte ici : Farah Atassi.

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Farah Atassi, Dirt House IV, 2011, Huile sur toile, 160 x 200 cm,

Collection privée, Courtesy Galerie Xippas

Cette toile est intitulée Dirt House IV et est issue de la série des dirt houses, que la peintre a réalisées entre 2009 et 2011. Elles représentent toutes des chambres de gardien d’usine, presque semblables les unes aux autres, dans lesquelles on identifie à chaque fois un lit, une fenêtre plus ou moins grande, un pichet et un poêle pour se chauffer, mais sont traitées dans des teintes bien différentes les unes des autres. Cette répétition en monochrome du même modèle est comme une figure de style en littérature et pourrait s’appeler « variations sur le thème de la couleur ».

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Farah Atassi, Dirt House, 2009, Huile sur toile, 160 x 190 cm

Collection privée, Courtesy Galerie Xippas

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Farah Atassi, Dirt House II, 2009, Huile sur toile, 160 x 190 cm

Collection privée, Courtesy Galerie Xippas

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Farah Atassi, Dirt House III, 2010, Huile sur toile, 160 x 190 cm

Collection privée, Courtesy Galerie Xippas

Si la première est couverte de boue et fait penser à Shenzhen, la seconde, immaculée, ressemble à l’antichambre du paradis. La troisième toile de la série, nimbée d’or, évoque la peinture gothique et le bling-bling des années 2000.

Dirt House IV, quant à elle, se fait plus mélancolique. Ce camaïeu de gris évoquant le béton provoque tristesse et fascination. Une lumière douce et planante se dégage de la couleur même.

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Farah Atassi, Dirt House IV, détail

La composition de la toile s’inscrit dans la lignée des natures mortes. A la fin de la Renaissance, le marché de l’art est en complète transformation. Il n’est plus réservé aux seuls princes et clergé et s’ouvre à la bourgeoisie et aux riches commerçants. Les thèmes se renouvellent et la nature morte apparaît pour se développer dans toute l’Europe au XVII et XVIIIème siècles.

Souvent empreintes de spiritualité et d’un message clair (memento mori), les natures mortes sont très symboliques (les peintres y glissent des indices du temps qui passent : un crâne, des coquillages, un fruit trop mûr), mais leur aspect esthétique reste primordial et permet aux peintres de démontrer leur technicité.

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Chardin, La raie, 1728

Chardin (1699‐1779) dispose dans ses compositions des oeufs, objets que Farah Atassi reprend à l’envi.

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Mélendez, Nature morte, 1770

Meléndez (1707‐1771) prouve son habilité dans une nature morte si fidèle à la réalité qu’elle en est presqu’inquiétante. La composition, très rapprochée et dynamique grâce à la diagonale a pu inspirer Farah Atassi.

Héritier lui aussi de cette histoire de l’art, Paul Cézanne (1839–1906) s’est fait maître dans la construction mentale de motifs géométriques réguliers. À sa suite, Giorgio Morandi (1890–1964), s’est attaché à rendre les volumes, la couleur mais aussi l’agencement de l’espace. Souvenez-vous, Luigi Ghirri avait pris son atelier en photo. Travaillant tous deux avec acharnement sur un motif similaire d’une toile à l’autre (un pichet, des verres ou des bouteilles, disposés sur une table pour Morandi, des fruits pour Cézanne), ils ont atteint une forme de perfection, que certains détails des toiles de Farah Atassi semblent rappeler.

ImageGiorgio Morandi, Natura Morta, 1956

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Farah Atassi, Dirt House IV, détail

Cette inscription dans l’histoire de la peinture couplée à des références cinématographiques solides, notamment Tarkowski, et une bonne connaissance des théories suprématistes de Malevitch sont le background culturel de Farah Atassi qui travaille d’ailleurs d’après une banque d’images et d’inspirations qu’elle s’est constituée. Elle télescope ses propres influences en un environnement qu’elle imagine avant de le peindre.

Elle installe alors sur sa toile des scotchs de masquage et dessine ses surfaces. Ce n’est qu’ensuite que le caractère figuratif de sa peinture apparaît. Les couleurs s’opposent, une coulure vient casser un aplat de peinture, deux objets se contredisent. « L’oeuvre de Farah Atassi n’est pas un équilibre de l’harmonie » pour François Quintin, l’ancien directeur de sa galerie qui l’y avait faite entrer.

Le déséquilibre et l’incertitude que l’on ressent face aux non‐lieux de Farah Atassi sont inhérents au processus de création qui utilise le hasard maîtrisé, les vides et les non‐finis. Cette forte ambigüité entre ce qui est représenté et la toile elle‐même permet l’émergence d’un troisième espace qui n’est ni l’espace du tableau, ni l’espace représenté. Fraçois Quintin parle même de cosmologie, de vide intersidéral considérant ces portions du tableau dont on ne sait pas si elle a oublié de les finir, si c’est une erreur, ou si c’est intentionnel.

Qu’en pensez-vous ?

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