La confusion des formes – rencontre avec Nour Awada

Atelier moulage et sculpture des Beaux-Arts, début de soirée. Dehors, il pleut. J’entre. Jazz et poussière de plâtre. Surtout, ne pas avoir peur de se salir. Nour est sur la mezzanine. On s’assoit, on boit un café. Elle dit qu’elle ne devrait pas fumer et s’allume une cigarette. Je suis entourée de tétons en terre cuite et d’empreintes de feuilles mortes, de mains ou d’âmes.

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Nour Awada, La Suspendue, acier, faïence, 2012

Peu à peu, d’une voix posée mais dynamique, elle se livre, en choisissant ses mots. Si elle réfléchit à ce qu’elle dit, elle semble parfois rattrapée par la passion qui, à l’évidence, l’anime.

Elle me parle de Degré 7, le collectif d’artistes qu’elle a créé avec six autres étudiants de l’école qui travaillent tous la terre cuite. Ensemble, ils sont partis à la rencontre de potières amérindiennes en Guyane française, où ils sont appelés à revenir pour intervenir avec des artistes locaux sur le tronc d’un arbre gigantesque qui vient de s’abattre.

Elle m’explique d’où elle vient, de cette famille de Beyrouth très athée et engagée politiquement. Elle en a hérité une liberté de pensée et d’action certaine et un rapport décomplexé au corps. Mais c’est aussi en réaction à cette famille progressiste et pragmatique qu’elle est partie en quête de mythes voire de mysticisme.

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Nour Awada, Glory Hole, Bronze, 2011

D’histoires millénaires, elle élabore ses pièces. Si l’une évoque Les Sept Dormants d’Ephèse, l’autre rappelle cette colonne à Istanbul dont le trou accidentel mille fois touché par les badauds est devenu le lieu où, en y enfonçant son doigt, on prononce un vœu.  Sortes d’icônes sexuelles et organiques, les pièces de Nour Awada, comme des objets de culte, sont faites pour susciter de nouveaux rites, pour être caressées par des fidèles. Entre attraction et répulsion, le spectateur est mis au défi de ces formes charnelles fascinantes et dégoûtantes.

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Nour Awada, Les Sept Dormantes, Faîence blanche, 2012

La confusion des formes règne, malgré l’évidence. Comme si on ne voulait pas croire qu’il s’agisse bel et bien d’une vulve ou d’un cul, qui du haut de son piédestal ferait presque penser à un gland. Cet érotisme n’est pas gratuit, il est porté par une atmosphère spirituelle. On la retrouve dans les vidéos et performances de la jeune artiste. Mises en scène très abouties de petits dessins naïfs qu’elle réalise par association d’idées ou réactivation de rêves, ces versions ô combien vivantes d’un corpus d’œuvres déjà cohérent font preuve d’une grande sensualité. Mettant son corps en danger, elle atteint des états de transe.

Fascinée, je l’écouter parler. Il est déjà tard, l’heure de rentrer. Il s’est arrêté de pleuvoir, et pourtant au moment de se quitter, je crois voire ruisseler sur elle les trombes d’eau de ses messes sexuelles.

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