La diagonale du vide

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Farah Atassi, Dutch Kitchen, 2010, Huile sur toile 190 x 180 cm. Collection privée. Courtesy galerie Xippas

Vides. Sales. À l’abandon. Désolées voire carrément destroy. Moisies. Insalubres et inhospitalières. Telles sont les pièces que l’artiste Farah Atassi peint sans arrêt, avec une rigueur obsessionnelle, sur grands formats. Elle représente des espaces abandonnés, qu’on aurait fuis en y laissant les traces de son passage, des endroits glauques et tristes, des pièces où l’on ne s’attarde pas, qui n’accueillent l’homme qu’en transition, des couloirs, des salles d’attente, qu’on pourrait regrouper sous le nom d’une de ses séries « transitionnal rooms ».

Vides de toute présence humaine certes, mais pourtant habitées. Car c’est bien de cette notion ambivalente qu’il s’agit dans l’œuvre de la jeune peintre. Cette artiste d’origine syrienne, repérée lors de l’exposition « Dynasty » au Palais de Tokyo et au MAM de la ville de Paris en 2010, mène une réflexion sur l’espace, qu’il soit de transition ou désaffecté. Pourtant délaissés, les lieux qu’elle peint semblent encore emplis d’une présence humaine et spirituelle voire mystique et donc habités dans tous les sens du terme.

C’est tout d’abord en semant dans ses toiles les indices d’une narration, d’une histoire passée, que Farah Atassi nous raconte l’étymologie du lieu et de ses résidents. Les objets abandonnés dans ces pièces, sont autant de traces d’un passage. On sent qu’on arrive après le combat, sans savoir duquel il s’agit. Œuf, pichet d’eau, bougie ou installation de néons à la Dan Flavin, ces traces factices d’une présence humaines réfèrent en réalité à une riche histoire de l’art (celle de la nature morte et celle de l’abstraction). Mais loin de nous servir de repère, ces citations sont à ce point décontextualisées (que vient faire cette œuvre de Malevitch dans un squatt ?!) qu’elles nous perdent et brouillent les pistes. Ainsi, c’est dans une cuisine un peu glauque qu’on reconnaît des carrelages dignes d’une architecture de Jean-Pierre Reynaud, qui cohabite donc avec une chaise roulante et les pales d’un ventilateur et semble nous conter une histoire sordide.

Dans ces intérieurs qui évoquent donc autant une cellule de prison ou un foyer d’ouvriers désaffecté, qu’un atelier d’artiste, le spectateur devient acteur. Semant le trouble, l’œuvre de Farah Atassi engage notre propre imaginaire et nous laisse interpréter ces espaces selon notre propre sensibilité. Elle nous incite à habiter ces pièces polymorphes, pour en déterminer la nature et la fonction.

Les motifs, les références à l’histoire de l’art et le rôle du spectateur, contraint d’habiter ces lieux, interrogent les notions d’absence et de présence. La construction même de ses toiles les emplit d’une aura impalpable et d’une présence mystique, quitte à en faire un peu trop. Structurées, les œuvres de Farah Atassi parviennent cependant à nous laisser une impression floue. Le critique d’art François Quintin parle de « cœur creux » et décrit ce point de fuite en lequel les lignes de construction convergent comme une sorte de vide sidéral et hypnotique qui agirait de façon presque surnaturelle sur nos sens et notre perception.

Ces trames entrainent notre regard vers un ailleurs incertain et spirituel. Nous sommes captivés par ce halo imperceptible de lumière qui émane du centre du tableau et crée une atmosphère planante et inquiétante.

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